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Tout commence le 18 mars…

La Commune commence un 18 mars. C’est, bien entendu, le premier chapitre de mon roman (le Crâne parfait de Lucien Bel), le premier jour de la Révolution.

Le siège de Paris est terminé. La guerre de 1870, contre la Prusse,  a donné lieu à un siège de plusieurs mois mais les Parisiens ont tenu le coup. Ils ont mangé des rats et des racines, ils ont tué les éléphants du jardin d’acclimatation (Castor et Pollux) pour les débiter en steaks. Mais ils ont tenu le coup. Malgré cela, l’armée française est battue, l’Empire (de Napoléon III) s’effondre et la toute nouvelle république (la troisième), à peine en place, se charge de négocier la reddition avec l’ennemi.

Les Parisiens, eux qui ont résisté, ne comprennent pas pourquoi la France se couche. Et puis, ils se souviennent de 1789 et de 1848. Abreuvée par les théories de Marx ou de Proudhon, Paris est la ville de toutes les Révolutions. Adolphe Thiers, le chef du gouvernement, est un conservateur pragmatique. Son problème, c’est la négociation de la paix avec la Prusse, il n’a pas besoin d’émeutes dans sa capitale.

Alors Adolphe Thiers demande à l’armée d’aller chercher les 400 canons entreposés au champ des Polonais, en haut de Montmartre, à l’emplacement de l’actuel Sacré-Coeur. Le 18, à 4h du matin, la brigade Paturel atteint le moulin de la Galette. La brigade Lecomte monte vers la tour Solférino qui marque le sommet de la Butte. Peu de gens habitent cette partie de la Butte. Quelques sentinelles de la Garde Nationale (les militaires assignés à la défense de Paris) gardent les canons. Quelques coups de feu. Le soldat Turpin est le seul tué. L’armée s’empare des 400 canons.

Mais le général Lecomte attend des chevaux pour remorquer les canons hors de Paris. Ils n’arriveront jamais. Alors on perd son temps sur le champ des Polonais. Avec le petit matin, les curieux commencent à arriver. Ils insultent les soldats quand ils comprennent qu’ils en ont après leurs canons. Ces armes, ce sont eux, peuple de Paris, qui les ont payés par conscription pour se défendre. Pas question de se les laisser confisquer ! Louise Michel arrive. Et Georges Clémenceau, maire de l’arrondissement. Le ton monte.

Puis, ce sont les soldats de la Garde Nationale, recrutés dans les arrondissements les plus contestataires, qui entrent dans la danse. Les deux rangs de soldats se mettent en joue, les gardes contre les réguliers. On est sur le point de s’entre-tuer. Mais l’armée choisit de fraterniser et de nombreux soldats lèvent la crosse. Les autres fuient dans un désordre indescriptible. A certains endroits, comme à la place Pigalle, l’armée résiste. Les combats font des morts mais l’armée recule.

Le général Lecomte est fusillé par une foule haineuse. Le général Clément Thomas, en civil, est tué de 15 balles parce qu’on le rend responsable de la défaite de Buzenval (janvier 1871). Ce double meurtre cristallisera la haine et l’esprit de vengeance des Versaillais.

L’armée quitte Paris (sans les canons). Le maire de Paris, Jules Ferry, fuit aussi. Le Comité Central de la Garde Nationale (donc des militaires) occupe l’Hotel-de-ville et prend le contrôle de Paris en attendant de prochaines élections (elles auront lieu le 26 mars).

Le gouvernement régulier de la République (Thiers à sa tête) se replie sur Versailles d’où il compte bien organiser la riposte de la France entière. On les appellera désormais « les Versaillais ».

A partir de ce jour, c’est Paris contre le reste de la France. La Révolution, le Grand Soir que beaucoup réclamaient, est née contre toute attente de cet évènement des canons de Montmartre. Même les révolutionnaires ne l’avaient pas prévu. La terrible impréparation, le drame de la Commune de Paris, naît de cette spontanéité.

Félix Nadar

Je l’aime bien, Nadar.

Nadar est ce que l’on appellerait aujourd’hui un Entrepreneur. Il n’est pas un professeur Nimbus. Il n’est pas un chercheur isolé du monde. Il est passionné par la science et la technique mais il cherche sans cesse le moyen de faire avancer la société en produisant des idées utiles. Et de ce côté, il faut lui reconnaître un certain flair… Deux techniques l’intéressent : la photographie et la navigation aérienne. En cette fin de XIXème siècle, cela fait de lui un visionnaire.

Nadar est un homme concret. De la photographie, il fait le commerce des portraits et des cartes que l’on garde dans la poche pour les distribuer. Il développe le flash au magnésium. Côté navigation aérienne, son parti-pris est encore plus intéressant. Il est persuadé que l’avenir est au plus lourd que l’air, aux avions, mais il s’engage à fond dans la technologie des aérostats (les ballons) parce qu’elle seule est suffisamment au point pour permettre des vols commerciaux qui rapporteront l’argent nécessaire au développement des avions. C’est Nadar qui, lors du siège de Paris, permettra l’évasion de Gambetta (alors ministre de l’intérieur) en aérostat.

Cela suffisait pour que Nadar ait sa place dans mon roman (le crâne parfait de Lucien Bel). Mais ce n’est pas la seule raison. En effet, ce que je recherchais pour mon histoire, c’était des archétypes des différentes réactions, postures, face aux évènements de la Commune. Dans ma galerie, Nadar incarne le bourgeois romantique, un peu naïf, on dirait aujourd’hui « le bobo ».

Nadar est un personnage truculent. Un Gaulois. Il est grossier, il court les jupons, il est sincère et direct. Il n’est pas calculateur et surtout pas politique. Il faut l’imaginer en pilier de rugby, massif, le cheveux roux et la moustache d’Astérix. Plongé dans ses projets et ses rêves de progrès technique, il laissera passer la Commune sans vraiment la saisir. Il sympathisera. Il s’enthousiasmera sans comprendre.

Dans la Commune de Paris, Nadar est un personnage hors-sujet. Il croisera mon Lucien Bel. Il l’appréciera, il lui apprendra même beaucoup de choses mais sans jamais l’aider à répondre aux vraies questions qu’il se pose.

Nadar représente, en quelque sorte, le Parisien sans opinion. Il y en aura dans toutes les classes sociales, Nadar en représente le spécimen bourgeois. Et, dans le fond, on peut dire que mon roman est dédié principalement à ces « sans opinion » qui ont vécu la Commune sans la faire ni la subir. Et voilà pourquoi Nadar y occupe une si belle place.

Un silence coupable (?)

J’ai cherché dans les manuels scolaires de mes fils. En vain. La Commune de Paris, on ne l’enseigne pas. C’est comme un trou dans l’histoire de France. J’exagère ? Un peu. Mais soyons honnêtes, à part les anarchistes, la Commune, qui connaît ?

Il y a longtemps que ça m’intrigue et ce mystère a joué dans mon choix de la Commune comme décor à mon dernier roman (Le Crâne parfait de Lucien Bel, Denoël). La Commune est, pour les Français, comme un secret de famille. On sait que ça a existé, certains s’en souviennent mieux que d’autres,  mais on n’en parle pas à table, pas devant les enfants. Ou  alors, on leur raconte une fable à la place. Une belle histoire avec des méchants et des gentils.

En fait, je pense que le fond de l’affaire, c’est que la Commune fut un terrible échec. Et l’échec est tellement plus difficile à enseigner…

L’échec de quoi ? De la révolution ? L’échec du bon peuple contre la froideur cruelle des bourgeois versaillais ? On aimerait, mais ce n’est pas si simple. Parce que la Commune – et c’est là que se niche le tabou – est l’échec de ce que les Français ont de plus cher : le romantisme politique.

La Commune, c’est l’échec du rêve, l’échec des grandes idées, l’échec du Grand Soir et la victoire de la réalité. Karl Marx l’avait compris qui dès septembre 1870 prévoyait la chute dans le sang d’un bel élan révolutionnaire.

Un idéal ne vaut que si l’on entrevoit, au moins, le début du chemin qui y mène. Peut-on tester, en miniature, un idéal avant de le lancer en pâture à toute une population ? Existe-t-il des révolutions prudentes ? Il est tellement plus facile de s’enflammer… Voilà, peut-être, ce que l’on ne veut pas apprendre aux enfants.

Une question d’honnêteté

J’ai mis en scène dans Le Crâne parfait de Lucien Bel, un bien sinistre individu…

Jean-Baptiste Delestre est un peintre du XIXème siècle, versé dans la caricature et qui, un jour, bascula de son monde des Arts dans ce qu’il pensait être le monde des Sciences. Il baptisa sa théorie la « physiognomonie », branche de la phrénologie : du lien entre la forme du crâne et les qualités de l’esprit.

Ses idées sont typiques du racisme scientifique de l’époque : démontrer par la forme des os et du corps l’infériorité de catégories entières : les étrangers, les criminels, les prolétaires, les femmes… malheureusement, je n’invente rien. Un excellent ouvrage décrit les vices de ce processus de pensée : La Malmesure de l’homme, par Stephen Gould. Inutile de m’étendre sur la perversité de ce type d’idées (j’invite ceux qui ne sont pas convaincus à aller lire un autre blog).

Ce qui m’intéresse chez Delestre, c’est la corruption de l’idée scientifique. Mais le terme est mal choisi. Il ne s’agit pas seulement de rigueur scientifique mais simplement d’honnêteté. Delestre observait le monde autour de lui : un monde proche du nôtre avec son lot de criminels, de névrosés, de gens doués et d’autres moins doués. Avec la charge immense des préjugés de son époque (machisme, racisme, colonialisme, …), Delestre a bâti une théorie visant à résumer à la forme des crânes l’ensemble des traits de caractère, des qualités et des vices.

Mais là où Delestre s’est arrêté, un penseur honnête se serait senti obligé de valider sa théorie. Par des tests « à l’aveugle », par la confrontation avec ses pairs, etc.

  1. j’observe
  2. je bâtis une théorie explicative
  3. je la valide en la confrontant avec la réalité

Oubliez le point 3 et vous pouvez tout inventer !

Dans Le Crâne parfait de Lucien Bel, j’ai transformé Delestre en chirurgien, pour forcer le trait. Mais c’est bien lui, et ce sont bien ses idées indécentes. Quel rapport avec la Commune ? Delestre vivait à Paris à cette époque… Mais, bien sûr, il y a autre chose.

Quand un scientifique échoue sur le point 3, il peut être tenté de truquer les mesures, de changer les chiffres, pour justifier malgré tout sa théorie. Malgré la réalité… N’est-ce pas le même mécanisme qui, trop souvent dans l’Histoire, a justifié que l’on joue avec un peuple, avec la vie des gens, des femmes, des enfants, même au nom d’une belle idée, quitte à tordre la réalité ?

Le grand prix Lucky Luke ?

Allez, ce n’est pas encore une habitude mais je sens que ça va le devenir ! Pour la deuxième année, à l’occasion de la sortie de mon troisième roman (Le Crâne parfait de Lucien Bel, chez Denoël), je salue le chroniqueur qui aura dégainé le premier. D’où le nom de Lucky Luke

Cette fois, il s’agit d’Efelle (cliquer ici pour accéder à sa critique). Son texte est sympathique. Il a apprécié mon histoire. Je me demande si j’aurais l’honnêteté, le cas échéant, d’accorder mon prix Lucky Luke à une mauvaise critique… Merci Efelle de ne pas me soumettre à un tel cas de conscience.

Alors, que pense Efelle des aventures de mon Lucien Bel ? Il en pense beaucoup de choses, je vous laisse lire. Ce que j’ai retenu, c’est le mot cynisme qui revient sous sa plume. Alors, mon roman est-il cynique ? Et moi-même, l’ai-je été en l’écrivant ?

D’abord Lucien, mon personnage principal : non, Lucien n’est pas cynique ! Il est naïf. Et encore, le mot est imprécis. La naïveté, en français, suppose un peu de bêtise ou d’ignorance. Lucien n’est pas très cultivé mais il est intelligent. En matière politique, en particulier, il ne connaît pas grand chose, mais c’est justement ce qui le rend intéressant. Il est provincial (donc vierge de toute l’Histoire parisienne), il n’est ni militariste (bien que soldat), ni révolutionnaire (bien que prolétaire). Il est une page blanche, curieux de tout ce qu’il croise et il gardera, tout au long du roman, un oeil critique en ce sens qu’il n’acceptera jamais rien sans être convaincu.

Alors pourquoi le texte résultant sonne-t-il cynique aux oreilles d’Efelle ? Je ne pense pas que mon style soit particulièrement cynique (peu être un peu…). En réalité, c’est l’époque qui était cynique, j’en suis persuadé. L’Histoire dans laquelle je me plonge, même, n’est qu’une guerre des cynismes : le cynisme de Versailles contre le cynisme de la Commune.

D’un côté, on prépare avec rigueur le massacre des civils et des compatriotes qui vengera sans doute l’humiliation de la défaite contre la Prusse.

De l’autre, on peint sur la réalité une utopie bancale, on bâtit sur le peuple un beau romantisme et puis on s’éclipse en laissant au peuple l’ardoise à payer.

Je relis quelques passages des livres d’Histoire et même de courriers des Parisiens de l’époque. Il s’en dégage le même cynisme. Un cynisme intrinsèque, donc, que j’aurais aimé, peut-être, voir un peu plus souvent dénoncé.

C’est bien là une des raisons qui m’ont poussé à écrire ce roman. Merci Efelle de l’avoir souligné.