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La lettre d’intention

Un soir, dans la voiture, nous rentrions d’une ballade au mont Fuji. L’autoroute pour Tokyo était embouteillée. Elle l’est toujours. Ma femme conduisait. J’avais éparpillé autour de moi les bouquins d’histoire que je lisais, passant de l’un à l’autre, prenant des notes. « Et si tu écrivais un roman ? », me dit-elle. Le lendemain, j’attaquais les Démons de Paris.

C’est une belle histoire. Ca sonne bien. C’est la réalité. Le problème, c’est que le lendemain, je me trouvais au pied d’un falaise dont l’escalade allait m’emmener plus d’un an plus tard. Avant cela, il me fallait un plan. Une première marche par laquelle commencer. Alors, j’ai cherché des articles d’écrivains, des blogs, des mémoires, qui m’auraient enseigné des techniques, des trucs du métier. Et je n’ai pas trouvé grand chose. Si, des livres américains. Il me semble qu’en France, on a une vision très artistique de l’écriture. L’auteur est touché par la Grâce, il boit du café, se drogue à tout ce qui traîne, puis il éructe d’un trait, au long d’une nuit d’insomnie, de son Chef d’Oeuvre qu’il ne comprend pas lui-même. Aux Etats-Unis, l’auteur s’organise, il réfléchit à ce qu’il fait, il s’inscrit à des ateliers d’écriture. On ne parle pas de la même littérature, me direz-vous. Peut-être. Le fait est que sur Amazon, les livres anglais sur le métier d’écrivain foisonent. Et je n’avais que ça pour vaincre la fameuse angoisse de la page blanche.

Alors aujourd’hui que j’ai eu la chance de pouvoir écrire un roman et de le voir édité, je me dis qu’il serait fair-play de prendre le temps de rédiger ces articles que j’aurais tant aimé lire au début de mon aventure. Pas pour enseigner l’art d’écrire (cela n’existe pas), ni pour guider les débutants (j’en suis un moi-même). Non, pour raconter ce que j’ai fait dans l’espoir que cela puisse donner des idées à d’autres. D’autres qui pourraient même, me critiquant, lancer une discussion fructueuse qui nous feraient tous avancer.

Alors commençons par le commencement : outil n°1,  la Lettre d’Intention. Je tiens cela de mon métier. J’étais directeur de production pour un studio de jeu vidéo. Alors, j’ai le travers de vouloir tout organiser. Et je sais qu’avant de se lancer dans une aventure au long cours il faut au moins une fois se poser la question de savoir ce que l’on va faire et pourquoi. C’est la Lettre d’Intention : un texte, quelques notes sur un carnet, pour soi-même, qui vont décrire en quelques mots ce que l’on se propose de faire. Un roman pour qui ? pour quoi ?

Pour les Démons de Paris, la lettre d’intention était la suivante : « mon roman sera foisonant, échevelé. Plusieurs récits entremêlés qui ne laissent pas de répit au lecteur. Des personnages atypiques, des monstres sympathiques, pas un seul acteur qui ne soit excentrique. Un roman bâti comme un tour de passe-passe, qui enfonce les personnages dans des difficultés de plus en plus inextricables et qui promet au lecteur : attends, tu verras, tu auras à la fin de l’histoire une réponse à toutes tes questions, un réponse en apothéose qui te laisseras sur le cul ! »

Et voilà. J’ai gardé ma promesse dans un coin et je l’ai relue régulièrement, pendant l’année de recherches et d’écriture. La Lettre d’Intention est un phare qui permet tout au long du projet de garder le cap. Et à chaque nouvelle idée géniale ou à chaque coup de théâtre, je pouvais la relire et me demander : est-ce que je suis bien en train de faire ce que je m’étais promis à moi-même ?

La Lettre d’Intention est intéressante par ce qu’elle dit. Mais aussi par ce qu’elle tait. Tenez : la mienne ne parlait pas de roman historique ni d’uchronie. C’est venu ensuite. Pour moi, c’est important, parce que cela m’enseignait que l’essentiel n’était pas dans le détail historique, par exemple, mais dans l’impression de course effrénée que je voulais laisser au lecteur. Ce genre de fondation, ça vous permet de ne pas vous tromper plus tard entre l’essentiel et l’accessoire.

Peut-on se tromper en écrivant sa Lettre d’Intention ? Bien sûr. On peut toujours se tromper. On peut très bien, en plein milieu du projet, comprendre que la Lettre initiale n’était pas celle que l’on souhaitait. Dans ce cas, on l’amende, on la corrige. Et puis, fatalement, on recommence beaucoup de choses. C’est lourd, de changer les fondations en pleins travaux. Mais c’est possible.

Voilà. Moi, c’est comme cela que je m’y suis pris. Je ne dis pas que la recette est universelle. Mais elle me plait. Si vous l’essayez, dites m’en des nouvelles.

A suivre… (j’en ai encore plein, des comme ça !)

Commentaires

PingbackAuteur : Tweets that mention Drôles d’idées » La lettre d’intention — Topsy.com
le 21 mai 2010 à 6:58

[...] This post was mentioned on Twitter by Helene SCHILD, librairieblr. librairieblr said: La lettre d’intention: Un soir, dans la voiture, nous rentrions d’une ballade au mont Fuji. L’autoroute pour Tokyo… http://bit.ly/dtyKNn [...]

Auteur : Claire
le 2 juin 2010 à 9:51

Je dois reconnaître que cette idée de « lettre d’intention » est d’une telle logique (et d’une simplicité) que je n’y avais pas pensé.

Merci pour le conseil, je vais voir si c’est applicable pour les textes courts.

PingbackAuteur : Drôles d'idées » J’ai ma petite théorie…
le 22 juillet 2010 à 5:24

[...] à l’écriture des Démons de Paris. Comme je l’ai déjà raconté sur ce blog (voir ici), je commence par cerner le problème : j’ai l’ambition d’écrire une grande [...]

PingbackAuteur : Drôles d'idées » On ne se refait pas…
le 29 septembre 2010 à 10:43

[...] pré-prod, la prod et la post-prod. Pendant la pré-prod, je développe l’idée de départ (la lettre d’intention), je fouille, je jette toutes les idées en désordre. En parallèle, je ‘fais de la [...]

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