J’ai ma petite théorie…
Flash-back. Nous sommes en 2007, je m’attaque à l’écriture des Démons de Paris. Comme je l’ai déjà raconté sur ce blog (voir ici), je commence par cerner le problème : j’ai l’ambition d’écrire une grande histoire, quelque chose de sophistiqué, avec des rebondissements, des questions et des réponses, des intrigues qui se croisent, des personnages qui évoluent, des coups de théâtre et des crescendos bien montés. C’est mon premier roman. Je me dis que je n’aurai sans doute pas deux fois la chance d’impressionner un lecteur (à commencer par ma femme), sans penser à un éventuel éditeur… Alors, j’écris sur une grande feuille de papier les points clés que je m’interdis de négliger.
D’abord, il y a les intrigues qui doivent être logiques, sans faille, sans erreur, sans inconsistance. Il y a les personnages, aussi. Je les rêve attachants, complexes, profonds. On doit les voir douter puis évoluer sur une ligne qui peut être mouvementée mais jamais brisée. Et puis, il y a le décor. L’Histoire, les rues de Paris, les costumes, les grandes dates. A quoi ça ressemble, l’arrivée de Nicolas II en train spécial en gare du Nord ?
L’intrigue, les personnages, le cadre. Et puis, au stylo rouge, le quatrième point-clé : le Style. La langue, les images, le rythme, le plus important pour que le livre tienne dans les mains du lecteur plus de vingt pages. La différence entre un récit et un roman. La grande inconnue, puisque je n’ai jamais rien écrit de sérieux. Combien pèsera-t-il, mon livre ? Je ne sais pas, 500 pages ? 500 pages ! Sans cliché, sans lourdeur, sans tunnel de dialogue, sans redite. Pire, 500 pages d’où se dégagerait un esprit. Disons-le : un style…
Pff. C’est que j’en avais du courage, en 2007 ! Alors, face au mamouth, je me suis fait ma petite théorie. Je me suis d’abord rappelé Descartes. Quand le problème est trop gros, on le coupe en morceaux, de la taille d’un cerveau, et on commence par s’attaquer au premier d’entre eux. Les informaticiens appellent ça les niveaux d’abstraction (parce que les informaticiens aiment les noms compliqués). On hiérarchise les problèmes à régler et on s’occupe de la première couche. Puis on monte d’une marche, on prend de l’altitude et on se surprend à manipuler des concepts dont la difficulté vue d’en bas aurait semblé insurmontable.
Et fier de ma petite théorie, j’ai commencé par le début. L’intrigue : les personnages s’appelaient A, B, X et Y. Ils étaient des patates reliées par des flèches. Untel sait ceci, il croise machin et s’inquiète de la disparition de bidule. C’est froid et sans âme, mais ça tient debout.
Puis vient le cadre. Les livres d’Histoire, les cartes de Paris, les photos d’époque. Ca part dans tous les sens. J’accumule les flashes, les visions d’une scène ou d’un décor particulier. Le Luna Park (bien sûr !), Rosa la tchèque, le spectacle de Buffalo Bill au pied de la tour Eiffel. Je fais des aller-retour avec l’étape précédente. Telle action pourrait se dérouler à tel endroit; il faut amener le Luna Park au plus tôt dans le récit; etc.
La documentation s’épaissit. Il reste les personnages. La troisième dimension. Je leur donne des noms et des visages. Une histoire, des liens, une réputation. Et pourquoi Eloïs fait ceci ? Et comment réagirait Lucille à cela ? Et qui sera présent au Luna Park ? Et que pensent-ils tous de Joseph ?
9 mois. Une gestation. Plus de 100 pages de synopsis. Tout est prévu. Je me rejoue l’histoire à l’infini. Je la vois au plafond quand je me couche le soir. Il est temps de changer de casquette. Car voilà le deuxième volet de ma petite théorie : l’écrivain a deux casquettes, il exerce à la fois deux métiers. D’abord, il est scénariste. C’est ce que je viens de décrire. Il invente un monde, des personnages et un story-board bien monté. Et puis, vient le moment d’ôter son bleu de travail et de revêtir ses habits du dimanche. Car il devient alors conteur, acteur et metteur en scène. Poète, s’il ose ! Le scénario à la main, il monte sur les planches et tente de rendre tout cela à la fois crédible, vivant et beau. 9 mois encore consacrés entièrement au choix des images et des mots.
Voilà. C’est ma petite théorie. J’y crois beaucoup. J’ai lu que Stephen King partait d’une page blanche et déroulait son récit sans savoir à l’avance ce qu’il raconterait à la page suivante. Je n’y crois pas. Ou alors, ça donne du Stephen King. Des jazzmen merveilleux sont capables d’improviser un miracle, me direz-vous. Peut-être, mais en vérité ils avaient eu toute une vie pour le préparer. Et puis ce n’est pas une histoire, c’est une émotion. Certains auteurs d’ailleurs écrivent cela. Juste des émotions, nature. Mais je ne joue pas dans cette cour-là…
Qu’en pensez-vous ? Moi, je ne veux rien imposer à personne. Ce n’est que ma petite théorie. Et si quelqu’un en a une autre, je serais ravi d’en discuter…
Posté le 22 juillet 2010 dans la catégorie Démons de Paris, Ecriture, Inspiration.
Commentaires
Auteur : jpdepotte
le 26 juillet 2010 à 8:17
Bonjour Claire,
beaucoup d’auteurs racontent la même expérience que celle que vous décrivez. C’est justement ce qui m’a poussé à écrire ce billet sur mon blog. Parce que plus j’y pense, moins je comprends comment cela peut être possible… Bien sûr, c’est sans doute lié au type de romans que j’écris. Et j’ai ressenti aussi cette sensation de laisser courir mes personnages dans des directions que je n’avais pas imaginées. Cependant, je continue à penser que seule une préparation solide et rigoureuse peut me permettre d’avoir suffisamment l’esprit libre au moment de l’écriture pour me consacrer au style et à la beauté des images. J’ai lu que certains écrivent et ré-écrivent vingt fois le même livre en le bonifiant à chaque passage. C’est une autre technique mais j’en serais bien incapable. Recommencer un travail que j’avais terminé est pour moi une torture… Et puis, j’aurais trop peur de m’emprisonner dans une voie creusée par un premier jet irréfléchi.
Mais bon, ça n’est que ma petite théorie…
A bientôt !
Jean-Philippe
Auteur : Claire
le 29 juillet 2010 à 8:47
Bonjour Jean-Philippe,
Dans ma dernière tentative de roman (je n’ai pas écrit assez de pages pour parler de roman en cours d’écriture), j’ai essayé d’écrire quelque chose de différent, plus orienté vers le suspense que vers l’aventure. Alors que ce texte avait commencé comme les autres, j’ai du tout laisser tomber ; ce roman était trop flou et n’allais nulle part.
J’ai fait pas mal de recherches (décor, personnage, réécriture du scénario) et j’ai recommencé à zéro. Comme quoi, la méthode d’écriture n’est pas forcement la même pour toutes les histoires.
On verra où ce roman va me mener, j’ai même appliqué la technique de la « lettre d’intention ». Cependant, je ne ferrais pas l’impasse sur la réécriture de certains passages. Pour moi, c’est un mal nécessaire.
A bientôt.
Claire
PingbackAuteur : Drôles d'idées » On ne se refait pas…
le 29 septembre 2010 à 10:44
[...] je pense au style (mais j’ai déjà décrit tout cela dans un article précédent : cliquez ici). Puis une petite post-prod pour terminer le cycle/chapitre. Autrement dit, je relis et je relis [...]
Auteur : Claire
le 23 juillet 2010 à 8:18
Je trouve ça chouette, les auteurs qui débutent un roman avec l’ambition d’écrire quelque chose de précis. Probablement parce que j’en serais incapable d’ailleurs.
Pourtant, j’ai commencé à écrire des romans, ou plutôt se sont des romans qui ont décidé que j’allais être leur écrivain. Je pars d’une idée que je trouve plaisante/intéressante autour de laquelle je bâtis une nouvelle (car, des nouvelles, je sais en écrire). Cette nouvelle nécessite un décor, des personnages et toutes sortes de choses qui rendent le récit aussi plaisant/intéressant que l’idée de départ (le style en fait partie). Une fois le mélange terminé, la nouvelle part à la rencontre du public et, parfois, le public en redemande. Et là, c’est le drame…
L’auteur est tiraillé entre des lecteurs qui réclament une suite à la nouvelle, ses personnages qui, s’ils sont bien construits, poussent de toutes le forces les bords du cadre pour vivre d’autres aventures et son idée de départ (juste 50 000 signes et puis c’est tout !).
Dans mon cas, l’équipe personnages+lecteurs mène 3 à zéro face à l’auteur. Je suis déespérée, les projets se multiplient plus vite que mes bras et le clonage n’est toujours pas au point.
Voilà ma contribution à la discussion.
Claire
PS : Je ne parle même pas du roman blague du genre « je vais écrire un truc qui corresponde aux critères X et Y, mais avec ma façon de raconter les histoires ». je pensait faire un truc vraiment nul et puis en fait non, c’est pas si nul que ça. L’avantage, c’est que la pression est inexistante.