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Le prix Masterton 2012

Une bonne surprise aujourd’hui : Les Jours étranges de Nostradamus reçoit le prix Masterton 2012 ! (catégorie ‘roman francophone’)

Le prix Masterton est un prix de littérature fantastique qui, chaque année, récompense un roman populaire, c’est-à-dire (je cite) ‘un roman qui allie le divertissement à la réflexion’.

Je suis très heureux et très flatté de recevoir ce prix. D’abord, parce que c’est le premier. Les Démons de Paris avait bien été nominé à quelques récompenses mais n’avait jamais remporté le round final. Et je suis particulièrement heureux que ce soit mon deuxième roman qui soit retenu. D’abord parce qu’il m’est plus personnel, et ensuite parce que ce prix me donne, du coup, une certaine impression de progrès qui m’encourage.

Mais surtout, surtout, je suis content de pouvoir partager avec Denoël et Gilles Dumay (mon éditeur) cette portion de reconnaissance.

Je suis écrivain. Je suis édité. C’est quelque chose que je souhaitais depuis longtemps. Et c’est incroyable comme cette chose qui me semblait inaccessible depuis de longues années, me paraît naturelle aujourd’hui. Alors, je dois lutter contre cette impression de routine et me remettre dans l’état d’esprit qui était le mien avant de rencontrer Gilles Dumay. Et à nouveau, je comprends la chance immense qu’un jour il ouvrît mon premier livre et qu’il le lût jusqu’au bout.

Alors, forcément, je suis heureux de pouvoir aujourd’hui lui offrir, ainsi qu’à la maison Denoël, quelque chose en retour. J’avais déjà ‘offert’ quelques chiffres de ventes honorables, c’est déjà bien… Aujourd’hui, voici donc une portion de reconnaissance à partager : c’est mieux. Le jury du prix Masterton est composé de spécialistes plus qu’honorables de la littérature fantastique. Moi le premier, je regrette peut-être un peu la place réduite qu’occupe cette littérature très particulière dans les rayons des librairies. Elle est rare (ce qui lui donne de la valeur) et souvent éparpillée entre les rayons de littérature générale, historique ou de genre. Les romans de SF, de fantasy, de vampires et de loups-garous sont des créneaux marketing bien identifiés. La littérature fantastique, celle que j’aime (le Horla, Dorian Gray, Docteur Jekyll, ou n’importe quel roman de Léo Perutz), a des contours plus flous. C’est aussi bien. Et il est tout à l’honneur du jury du prix Masterton de chercher à y voir un peu plus clair.

Alors, merci encore. Et j’espère que mes prochains romans mériteront tout autant.

Les images truquées d’Eugène Appert

La photo ci-contre joue un rôle essentiel dans l’intrigue de mon dernier roman : le crâne parfait de Lucien Bel. Il s’agit d’un cliché historique d’Eugène Appert.

Eugène Appert fut l’un des pionniers de la photographie. Photographe judiciaire, photographe de guerre en 1870, il sera proche de la famille impériale puis de la république d’Adolphe Thiers. En somme, un anti-révolutionnaire et un anti-communard de la première heure.

Son célèbre cliché, ci-dessus, représente la fusillade des généraux Lecomte et Thomas par les troupes insurgées de Paris, le 18 mars 1871, premier jour de la Commune. Cet acte fut l’un des déclencheur de la guerre civile qui ensanglantera Paris.

Ce qui est intéressant, et ce qui m’a passionné, c’est que cette image est fausse. D’abord les généraux n’ont pas été fusillés ensemble, ensuite ils l’ont été à la sauvette, à un coin de rue, et pas du tout devant un peloton d’exécution formé comme celui que l’on voit ici.

Pourquoi cette supercherie ? D’abord parce qu’Appert voulait fournir au gouvernement de Thiers une image de l’évènement alors qu’il n’en existait aucune. Ensuite, il voulait une scène claire, facilement lisible, ‘graphique’ dirait-on aujourd’hui. Enfin, il voulait démontrer le courage des généraux, leur droiture face à la mort, et la supériorité morale de l’armée française devant la masse sans visage des fusiliers de la garde nationale. Peu habitués à la photographie, les gens de l’époque ont immédiatement cru à la scène qu’ils voyaient. Pensez donc : c’est forcément vrai puisque je le vois devant mes yeux ! Le cliché a beaucoup circulé sur les parvis des églises versaillaises. L’art photographique venait à peine de naître que déjà on falsifiait les images à des fins de propagande.

Cette deuxième photo est très semblable à la première. Il s’agit de l’exécution des otages à la prison de la Roquette. De la même manière Appert reconstitue une scène que personne n’avait véritablement photographiée. On retrouve la même droiture face à la sauvagerie. La droiture du clergé, cette fois-ci. Les postures ne sont pas naturelles, les proportions sont fausses, mais à l’époque personne n’y trouve à redire.

La dernière image est la pire imposture. Elle est censée montrer le massacre des dominicains d’Arcueil. La position de course des personnages est ridicule, les fusils tirent directement vers le photographe, la composition est théâtrale à l’excès. Notre oeil entraîné nous indique immédiatement qu’il s’agit d’une gravure. A l’époque, on y voit la preuve d’une réalité.

Bref, au sortir d’une histoire à la Philip K. Dick (les jours étranges de Nostradamus), le thème de la réalité me traînait encore dans la tête. Ce qui est vrai, ce qui ne l’est pas. Qu’est-ce que la réalité ? Il m’est donc apparu immédiatement que ces photos ainsi que le traitement de l’histoire de la Commune en général avaient quelque chose de Philip K. Dick.

Le romantisme échevelé des historiens de la Commune n’est-il pas une reconstruction de la réalité ? Que penseraient les véritables morts de la Commune d’une histoire comme le Cri du peuple de Tardi et Vautrin ? Y reconnaîtraient-ils leur propre vie, leur propre mort, ou n’y verraient-ils qu’un théâtre irréel ? Et les discours des francs-maçons au mur des fédérés, et les poèmes d’Eugène Pottier (l’auteur de l’Internationale), et le rapport de Karl Marx de 1871, que sont-ils sinon autant de photographies truquées ?

Une révolution de femmes ?

Citez-moi un personnage célèbre de la Commune de Paris… Un effort !

Bon. A moins que vous ne soyez un spécialiste de la période, avouez-le, les noms ne se bousculent pas… Si ! Il y en a un qui vous revient : Louise Michel. Tiens ? Une femme ! Ils sont rares les évènements historiques dont le personnage emblématique est une femme. Alors la Commune de Paris, comme certains le disent, serait une révolution des femmes ? Houla… Ne nous emballons pas ! Creusons un peu plus loin…

J’aime dire que je suis un féministe. Mieux : j’aime le démontrer dans mes romans. Qu’est-ce que le féminisme ? C’est dire que, hormis dans les relations amoureuses (et encore…), le sexe n’a aucune importance. Je suis féministe si je me réjouis que le chef du gouvernement est une femme ? Non, je suis féministe si je n’en ai rien à faire (c’est ce que j’essaie de démontrer avec les Démons de Paris). C’est donc dans cet état d’esprit que j’ai attaqué l’écriture de mon dernier roman : le Crâne parfait de Lucien Bel. Plaçant mon intrigue au beau milieu de la Commune de Paris, la « révolution des femmes », j’allais m’en donner à coeur joie. Voyons ce qu’il en est advenu…

Oui, au premier degré,  la Commune de Paris fut la révolution des femmes. Les femmes s’y sont battues, elles sont mortes sur les barricades, les femmes faisaient de la politique dans des « clubs », c’est-à-dire des meetings qui se tenaient généralement dans les églises désertées par le culte. Les grandes figures de la Commune sont souvent des femmes : Louise Michel, Elisabeth Dmitrieff (l’envoyée de Karl Marx), André Léo (qui avait pris un nom d’homme), la générale Eudes ou Paule Mink. Elles avaient créé l’Union des femmes et luttaient pour leur droits : droit au travail, au même salaire que les hommes, droit à l’éducation, droit au divorce, à la santé.

Déjà, à ce stade, je commence à douter… Des clubs de femmes… un parti des femmes… tout ça ne sent pas bon la mixité ! Et je n’ai pas du aller très loin dans les livres d’histoire pour confirmer mes craintes : à peine proclamée, la Commune a convoqué les élections d’un Conseil de la Commune, c’est-à-dire de l’assemblée qui gouvernerait la nouvelle république révolutionnaire de Paris. 65 élus. Aucune femme. Aucune ! Même Louise Michel n’y avait pas sa place. Tout est dit. Pas de femme au gouvernement ! Et à l’armée, pareil. Les femmes y étaient cantinières ou infirmières. Vous parlez d’un cliché ! Alors, elles ne se battaient pas ? Si, bien sur que si. Elles mourraient même, autant que les hommes. Mais en civil… (quelques unes ont été soldat dans la Garde nationale mais elles sont l’exception, une exception qui rappelle les bataillons noirs dans l’armée de la guerre de sécession).

C’est l’époque, vous me direz. En ces temps-là, la société n’était pas mûre. Il fallait laisser aux années le temps de changer les esprits… Mais, on parle de Révolution, non ? Fallait-il laisser aux esprits le temps de changer quand il était question de liberté, de droit des peuples, d’autogestion des ateliers ou de réquisition des avoirs bourgeois ? Non, ça il fallait le prendre tout de suite, et par la force ! L’égalité des femmes ? Euh… attendons un peu, vous vous voulez bien ? Il faut se faire à l’idée…

Et voilà, c’est exactement le sujet du Crâne parfait de Lucien Bel. J’appelle ça le cancer du romantisme. C’est-à-dire l’écart parfois vertigineux entre ce que l’on rêve et ce que l’on est, entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. Les idées, comme des cellules saines, deviennent un cancer mortel dès lors qu’elles oublient de se rattacher à la réalité. Et voilà ce qu’était la Commune : le choc violent des idées et de la réalité. Ce que découvre mon Lucien Bel, avec toute sa naïveté.

Je n’ose imaginer l’amertume de Louise Michel dans son bagne de Nouméa. Il faudra attendre 1945 pour que les femmes aient seulement le droit de voter. Et pour l’égalité ? 150 ans après la Commune, on n’y est pas encore… Tu parles d’une révolution !

La Commune de Paris

Je sors de chez Denoël où je suis passé chercher les épreuves finales de mon troisième roman : le Crâne parfait de Lucien Bel. On le trouvera en librairie à partir d’avril. Il est donc grand temps de commencer à discuter, dans ces colonnes, de son sujet principal : la Commune.

Il y a beaucoup à dire… Alors, même si je me targue d’avancer un point de vue original sur la question, je vais commencer ici par tenter de résumer la Commune de la façon la plus objective qui soit. Alors si vous ne connaissez pas la Commune, ce paragraphe est pour vous ! Pouf pouf :

Sous sommes en 1870. La France a déclaré la guerre à la Prusse (l’Allemagne en tant que telle n’existe pas encore). La campagne est calamiteuse, c’est la Débâcle. Notre empereur (Napoléon III) est capturé, rien ne va plus, les armées ennemies fondent sur notre capitale et assiègent Paris.

Le siège de Paris dure 4 mois, de septembre à janvier, les mois d’hiver. Les sacrifices sont terribles pour le peuple parisien. On mange des rats, du bouillon de racines, on débite en steak les éléphants du jardin d’acclimatation. A ce moment-là, la France est une toute nouvelle république (proclamée début septembre avec la déchéance de Napoléon III). Adolphe Thiers est nommé chef de l’exécutif mi-février. Aussitôt, il signe les préliminaires de paix avec les prussiens qui défilent sur les champs élysées. Vu du côté des Parisiens, c’est dur à avaler. Ils viennent de se serrer la ceinture tout l’hiver et la République livre Paris à l’ennemi sans aucun combat.

Ajoutons à cela un passé révolutionnaire certain qui traîne encore dans l’esprit des Parisiens : 1789 (pas si vieux) et 1848. Thiers se méfie et préfère demander à l’armée d’aller récupérer 400 canons stockés à Montmartre. C’est le 18 mars : l’armée s’y prend mal, elle perd du temps. Les Parisiens, après une première surprise, s’organisent et virent les militaires à coup de pied dans le train. Il y a quelques morts (mais pas tant). Surtout, 2 généraux (Lecomte et Thomas) sont fusillés sommairement. La France légitime (c’est-à-dire toute la France sauf Paris) a du mal à admettre l’insoumission des Parisiens.

La situation est critique. Les Allemands sont sur notre sol, en pleine négociations de paix (et nous ne sommes pas en position de force). Et c’est à ce moment qu’une véritable guerre civile est déclarée dans notre capitale. Thiers préfère évacuer le gouvernement à Versailles. Les Parisiens, pendant quelques jours, se retrouvent un peu groggy (cette période est passionnante, nous en reparlerons) : ils sont désorganisés, ils ne s’attendaient pas à bouter l’armée hors de Paris aussi facilement. Le peuple a le pouvoir mais ne sait pas quoi en faire…

Dix jours plus tard (le 28 mars), la Commune est proclamée. Attention, comprenons bien : cela signifie que Paris ne fait plus partie de la France. C’est une république autonome et révolutionnaire. Une euphorie saisit Paris. Tout semble possible.

Malheureusement, dès le début, deux entités se disputent le pouvoir. D’un côté, le Comité Central : c’est le bras militaire de la révolution, ce sont les soldats (la Garde Nationale) qui ont viré l’armée française. De fait, le Comité dirige Paris dès le 18 mars. En face, il y a la Commune, c’est à dire les élus du peuple qui viennent de gagner les élections. Le Comité refuse de quitter l’hôtel-de-ville. Les deux institutions se boufferont le nez jusqu’au bout…

En face, Thiers à Versailles a tout son temps. Il réorganise tranquillement l’armée sur la base de soldats provinciaux qui ne passeront pas à « l’ennemi » (le Parisien). Les Allemands sont toujours là. Ils campent à l’Est de Paris et attendent qu’on leur demande leur aide (Versailles discute en permanence, avec eux, les clauses de la paix qui ne sont pas encore fixées). Thiers ne cédera pas et refusera toujours d’impliquer les Allemands dans cette affaire franco-française. Pendant ce temps, à Paris, la Commune légifère à tour de bras : liberté de la presse, organisation de la culture, séparation de l’église et de l’état, autogestion des centres de production, etc. etc. Ils se réfèrent à Marx, à l’Internationale des Travailleurs. Il flotte une ambiance de lune de miel.

Le 2 avril, les Versaillais attaquent Courbevoie. En représailles, la Commune organise une véritable expédition punitive (40 000 hommes !), le lendemain 3 avril. C’est l’improvisation totale. La défaite est sévère. A partir de ce moment, la Commune n’a plus la capacité militaire de vaincre Versailles en dehors de Paris. C’est donc un nouveau siège qui recommence.

Même au niveau politique, le mois d’avril est un lent déclin. Le Comité Central s’oppose de plus en plus, l’assemblée de la Commune se coupe du peuple et des réalités. On en finit par interdire des journaux et voter des lois de terreur. Certaines initiatives tentent de renouer les liens de la conciliation, comme un défilé de francs-maçons qui essaiera vainement de raisonner Thiers. L’entrevue ne durera que quelques minutes. Thiers a déjà gagné et il le sait. Il ne désire aucune négociation. Ce qu’il veut, une bonne fois pour toute, c’est écraser tout esprit révolutionnaire à Paris. Et pour longtemps…

Fin avril, la Commune abdique ses pouvoirs à un Comité de Salut Public… C’est la dictature. L’expérience n’aura pas duré…

Début mai, Versailles signe la paix avec l’Allemagne. Thiers a les mains libres pour régler le problème parisien. Ce sera la Semaine Sanglante. L’armée française envahit Paris. En une semaine, elle fait tomber toutes les barricades que les Parisiens ont montées pour défendre leurs quartiers, leurs maisons. C’est un massacre. On parle de 15 000 morts. Peut-être le double.

Voilà. C’est ça la Commune. Un gâchis effroyable. Une utopie qu’on pourrait dire attendrissante si elle n’avait pas mené une population entière à l’apocalypse. Une real politik versaillaise effrayante de froideur et, il faut le dire, de cruauté.

Je résume, je résume… C’est un peu léger. Dans de prochains articles, je détaillerai certains épisodes ou certains points de vue. A suivre…

Des méchants et des gentils

Vous ne me ferez pas dire qu’Avatar n’est pas un bon film.

Non, vous ne me le ferez pas dire…

Cependant… avouez qu’il y manque quelque chose. D’accord, il y a la faune et la flore, les images incroyables, l’idée des aller-retours entre l’homme et son avatar. Oui… mais il manque quelque chose.

Il manque un twist. Il en manque même plusieurs. En fait, ce qui me gène dans Avatar, c’est que les gentils sont foutrement gentils et les méchants drôlement méchants. L’ingénieur est cupide, le militaire est cruel, le peuple Na’vi est désespérément bon et bienveillant. Si au moins ils avaient une bonne raison, tous, de se comporter comme ils le font. Le militaire s’est fait griffer le visage par une bête, d’accord. L’ingénieur veut s’enrichir, ok. Et puis tout ça est très bien mené. On ne s’ennuie pas et il faut être bien mal luné pour bouder son plaisir. D’accord, d’accord…

Mais quand même. Et si le minerai des Na’vi était essentiel à la survie des familles humaines ? Et si l’on partageait la lente agonie d’innocents que l’on pourrait sauver avec tout ce bon minerai ? Et si les lois Na’vi (les plantes, les bébêtes et les petits oiseaux) les poussaient à refuser des solutions technologiques qui pourtant arrangeraient tout ? Je ne sais pas vous, mais moi je trouverai ça plus intéressant… Avouez-le : est-ce que ce n’est pas mieux quand une histoire pose des problèmes ? Quand un mois plus tard, on y pense encore ?

Eh bien, certains livres d’histoire, certains commentateurs, certains romanciers même, voient la Commune de Paris comme un affrontement d’humains et de Na’vi… Les méchants Versaillais contre les gentils Communards. Est-ce que c’est faux ? Pas vraiment, mais c’est évidemment trop simple.

Pire que trop simple, c’est inintéressant… Qui aurait envie qu’on lui raconte la Commune comme un Avatar sans les effets spéciaux ?